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Avenir sans Pétrole

Consommer local n'est pas un danger, c'est une nécessité !

9 Septembre 2016 , Rédigé par Benoît Thévard Publié dans #Regard critique, #Propositions

À l'heure des initiatives citoyennes, des coopératives et des circuits courts, certains commencent à percevoir dans cette multiplicité de solutions locales, un risque pour l'économie, pour la croissance ou pour le pouvoir d'achat du consommateur. Cette crainte a été exprimée récemment par Philippe Silberzahn (professeur à EMLYON Business School et chercheur associé à l’École Polytechnique) sur le site contrepoints.org, dans un article bien rédigé et presque convainquant, dont le titre accrocheur "Le vrai danger du "consommer local"" est clairement décalé par rapport à ce que l'on a l'habitude de lire.

D'un point de vue strictement économique, il faut dire que l'argumentation est bien menée et les déductions sont alléchantes au premier abord:

- La relocalisation fait perdre de "gros marchés" aux "gros producteurs" qui, en contrepartie, ne gagnent que de "petits marchés" près de chez eux.

- Les petits producteurs locaux n'optimisent pas la production et sont moins rentables. Leurs coûts de production sont supérieurs à ceux des "gros" producteurs, ce qui pénalise le consommateur.

- La préférence locale "mine" la compétitivité des filières françaises face à la concurrence étrangère, ce qui conduit tôt ou tard à une aide de l'état qui retombe sur le "contribuable qui n'avait rien demandé"

- Une meilleure adaptation des productions au climat est plus écologique, il est donc absurde de produire localement ce qui se produit mieux ailleurs.

L'auteur conclut en déclarant: la consommation locale est une aberration économique et écologique, et ignorer les principes de la division du travail, c’est s’exposer à de graves déconvenues.

Pourtant, cette analyse est profondément simpliste et illustre la place démesurée qu'occupe le critère économique dans la vision politique contemporaine. L'alimentation n'est pas qu'une question d'argent, elle est à la base de la pyramide des besoins, à la base des problèmes de santé publique, de pollution, d'aménagement des territoires, à la base de nombreuses révoltes, à la base du lien au coeur des territoires et des enjeux climatiques. Parler du danger que représente le "consommer local" sans distinction, sans mesure et sans admettre le désastre déjà engendré par le "consommer global", c'est un raccourci intellectuel qui mérite à minima d'être approfondi. 

Profit Vs Durabilité

Ce que nous propose l'auteur de l'article, c'est de viser la spécialisation pour augmenter l'efficience et la compétitivité internationale. D'un point de vue strictement économique et dans un contexte de stabilité, cette stratégie, qui est à l'oeuvre depuis des décennies, a du sens et a pu apporter des bénéfices indéniables (pénibilité physique du travail agricole, coûts de production, rendements, etc). Cependant, nous percevons déjà depuis longtemps les limites de ce modèle.

Robert Ulanowicz, théoricien écologue et philosophe ayant beaucoup travaillé sur les systèmes complexes, a déterminé que pour chaque système, il existait un optimum de durabilité qui se situait à l'équilibre entre efficience et résilience. L'efficience, c'est l'optimisation des outils pour parvenir à un résultat, la résilience est la capacité d'un système à résister, à s'adapter aux chocs et aux crises. 

La spécialisation rend les producteurs plus rentables ET plus vulnérables. Il suffit de regarder l'actualité avec les producteurs de lait ou les céréaliers qui ont eu des récoltes catastrophiques pour se rendre compte que le fermier qui fonctionne en polyculture élevage a plus de chances de s'en sortir en cas de problème climatique ou économique, grâce à la diversité de ses productions. Cela ne veut pas dire que tout le monde doit savoir tout faire, car ce ne serait pas plus viable que des mono-productions régionales, mais c'est justement ce qu'explique la théorie de R. Ulanowicz, la "vérité" se situe entre les deux, entre performance et diversité, entre global et local, entre distance et proximité.

Trop de résilience neutralise le système et l'empêche de progresser ; trop d'efficience fragilise et conduit à l'effondrement. Source: Jean-Michel Cornu - http://ebook.coop-tic.eu/

Trop de résilience neutralise le système et l'empêche de progresser ; trop d'efficience fragilise et conduit à l'effondrement. Source: Jean-Michel Cornu - http://ebook.coop-tic.eu/

Exploitation agricole Vs Paysannerie

D’après un rapport présenté au Parlement européen en 2013, la taille des exploitations augmente et le nombre de ferme diminue fortement. En Allemagne par exemple, celui-ci a baissé de 75 %, passant de 1,2 million à moins de 300 000 fermes en cinquante ans. Sur l’ensemble de l’Union Européenne, environ 3 % des exploitations font plus de 100 hectares et contrôlent 50 % de toutes les terres agricoles. Cette concentration des surfaces, selon ce rapport, est notamment provoquée par la concentration des subventions publiques comme en Espagne où 75 % des subventions ont bénéficié à 16 % des fermes en 2009, ou en Italie où 0,29 % des exploitations ont bénéficié de 18 % des aides européennes. Quand Philippe Silberzahn dénonce la non rentabilité des petits producteurs, il devrait aussi questionner la politique agricole et l'utilisation des fonds publics qui impactent considérablement le coût de production des produits alimentaires. Et si nous décidions de subventionner les petites productions biologiques et diversifiées ?

Grande distribution Vs Circuits courts

L’équilibre entre les villes et les campagnes a toujours été un enjeu majeur, mais le surdimensionnement des plus grandes métropoles ne tient plus compte d’un tel équilibre, ce qui impose un flux massif et permanent de denrées alimentaires ayant parcouru des milliers de kilomètres. La région parisienne produit 1,5 fois ce qu'elle consomme en blé, alors qu’elle ne produit que 15 % de ses besoins en légumes frais. Cette spécialisation implique une multitude de transports en camions qui sillonnent les routes, chaque jour, pour expédier les productions et importer ce qui est consommé.

La distribution alimentaire de l’Europe de l’ouest a donc fortement évolué durant les trente dernières années. En 1980, les petits commerces et supérettes distribuaient près de la moitié de l’alimentation et les grandes surfaces distribuaient l’autre moitié. Actuellement, ces dernières représentent 85 % de la distribution alimentaire, ce qui démontre la perte de résilience du secteur par sa centralisation et son uniformisation. Dans les principales économies de l’Union Européenne, quelques grands groupes se partagent le marché. Par exemple, trois quarts de la distribution alimentaire sont assurés par quatre grands groupes en Angleterre et six en France.

La grande distribution, sur laquelle repose la sécurité alimentaire des populations urbaines, dépend elle-même de réseaux logistiques complexes et mondialisés. En 2011, la ville de Londres a importé de l’étranger 80 % de ses aliments (40 % pour l’Angleterre). Cette situation représente des risques majeurs pour des populations entières.

Dès lors, partout dans le monde se mettent en place des alternatives comme les AMAP, les Rûches, les achats groupés, les paniers paysans ou des entreprises comme Alternoo qui servent d'interlocuteur entre producteurs locaux et consommateurs. Ce type d’organisation innovante permet de rationaliser la logistique des produits locaux et c’est d’autant plus important que, pour être énergétiquement efficace, la relocalisation alimentaire doit être coordonnée. Si chaque habitant d’un territoire ne va plus au supermarché, mais doit faire plusieurs trajets en voiture pour se rendre chez tous les producteurs, certes les filières de production locales seront privilégiées, mais le rendement énergétique du circuit alimentaire pourrait finalement s’avérer moins favorable qu’actuellement.

Amap du canton de la Chapelle s/Erdre - Source: http://alimentation.saine44.blog.free.fr/

Amap du canton de la Chapelle s/Erdre - Source: http://alimentation.saine44.blog.free.fr/

Mondialisation des régimes alimentaires

Pour Pascal Picq, paléoanthropologue au Collège de France et spécialiste de l’évolution de l’Homme, la mondialisation des régimes alimentaires confronte les populations humaines à de sérieux problèmes de nutrition. Manger autant de viande, de graisses et de sucre n’a jamais existé au cours de notre évolution et cela se combine avec la modification importante de nos modes de vie vers une activité physique moindre. L’impact de cette uniformisation du régime semble différent selon les populations dont le métabolisme peut varier fortement, avec par exemple un fort développement du diabète et du syndrome métabolique chez les indiens Pimas, mais très peu chez les Sibériens, alors que ces derniers développent davantage de l’hypertension. Par ailleurs, cette évolution du régime alimentaire provoque des conséquences environnementales désastreuses, une forte dépendance aux énergies fossiles et une disparition de la souveraineté alimentaire des populations.

Le jardinage: pas compétitif ... mais tellement d'autres bénéfices

La production alimentaire familiale n’est pas la plus efficace car elle est rarement optimisée et demande plus de main d’œuvre par quantité de nourriture produite. En revanche, lorsque l’on tient compte de toutes les externalités du système alimentaire actuel, les économies d’énergies réalisées peuvent être substantielles. Produire dans son jardin évite le transport, l’emballage et la mise en œuvre de techniques de longue conservation. Par ailleurs, une meilleure connaissance des contraintes de la production alimentaire engage le consommateur dans un réel processus de responsabilisation concernant la saisonnalité, la provenance et la qualité. La Fédération Nationale des Jardins Familiaux et Collectifs met en avant d’autres bienfaits du jardinage :

  • Santé physique par une pratique régulière d’exercice
  • Santé psychique grâce à la proximité d’un environnement végétal et la réduction de stress
  • Redonne du sens au temps à travers le rythme des saisons, valeur du geste, sens du travail et de l’effort
  • Permet de remettre les citadins en contact avec la réalité du monde vivant dans un environnement toujours plus virtuel
  • Equilibre l’alimentation grâce à des fruits et légumes diversifiés et de qualité

Par conséquent, favoriser l’agriculture familiale est un moyen d’améliorer la résilience locale, non seulement pour la sécurité alimentaire elle-même, mais également pour les conséquences positives indirectes qu’elle génère.

Jardin permaculturel à Sheffield - Source: Claire Gregory, Travail personnel, CC BY-SA 3.0

Jardin permaculturel à Sheffield - Source: Claire Gregory, Travail personnel, CC BY-SA 3.0

Pour aller (un peu) dans le sens de Philippe Silberzahn, je dirais qu'il ne faut pas faire n'importe quoi et que l'efficience reste un critère incontournable, surtout parce qu'il faut économiser les ressources et l'énergie. Il faut donc produire localement et avec intelligence ce que l'on peut produire localement, et préserver des échanges pour ce qui est plus trop difficile, cher, énergivore à produire sur place.

La période d'instabilité dans laquelle nous naviguons désormais (énergie, flux migratoires, climat, économie, ressources, biodiversité, etc.) nous impose de cesser de croire en la toute puissance de l'efficience, car elle nous conduira à l'effondrement pur et simple des sociétés contemporaines.

Il est inutile d'avoir peur de la relocalisation. Aujourd'hui, c'est la mondialisation qui provoque des drames, car elle dépossède les peuples de leurs connaissances, de leurs savoir-faire, et les oblige à se spécialiser pour être "compétitifs" ! Ainsi, les paysans indiens, mais aussi français et d'ailleurs, finissent par se suicider, la spéculation sur les matières premières affame les peuples qui se révoltent, la déforestation fait rage en Amazonie pour planter du soja OGM à grands coups de pollution, les producteurs sont surendettés, car ils doivent investir dans des outils modernes, des semences et des produits biocides très coûteux, les sols sont dégradés par une mécanisation abusive, etc.

Oui, il faut de l'efficience et faire les choses intelligemment, mais non, le "consommer local" n'est pas un danger, il n'est que le chemin vers plus de résilience et donc vers une meilleure durabilité de notre société.

 

N.B: certains éléments de cet article sont tirés de mon rapport "Vers des territoires résilients en 2030" présenté au Parlement Européen en 2014.

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refi 27/02/2017 14:52

Je partage le même avis que vous

Maëlle Diné 16/02/2017 15:47

Pour compléter votre article, riche de sens et d'informations, nous avons co-écrit un dossier thématique, "Locavores : à table !" avec des acteurs de transitions agricoles en région Centre. Vous le trouverez via ce lien http://www.blog.cresol.fr/dossier-du-moment/
Merci pour votre article dans lequel je vous rejoins !

Benoit 24/01/2017 01:10

Félicitation pour votre article ! Très bien documenté.

Mathieu 24/10/2016 18:47

Intéressant, cette optimum de durabilité de Robert Ulanowicz !

En effet, j'ai l'impression que souvent, quand le domaine économique parle d' "optimum", c'est pour se draper dans le confort de neutralité des mathématiques, sans pour autant justifier... la fonction qu'ils optimisent ! Est-ce que la fonction de base a vraiment un sens, ou est-ce qu'elle ne permet pas, la plupart du temps, de faire en sorte que les plus riches grignotent de plus en plus de parts du gâteau ? (par exemple, c'est le cas pour le pib)

A part ça, l'utopie concrète du sans pétrole semble faire son chemin : https://www.franceinter.fr/emissions/et-si-demain/et-si-demain-24-octobre-2016

Manu 10/09/2016 13:58

Belle réponse, argumentée, mesurée, sans anathèmes.

J'aurais cependant aimé voir des sources ou des données étayer en quoi les circuits logistiques de la grande distribution présentent plus de risque qu'un approvisionnement local (a priori moins flexible et résilient aux aléas climatiques et politiques locaux, comme illustré par la quasi-disparition des famines avec le développement des échanges internationaux), ou si le jardin est vraiment plus économe en énergie une fois les externalités du système actuel pris en compte (là encore les données en ma connaissance montraient plutôt que les émissions liées aux transports n'étaient en moyenne qu'une part très minime des émissions totales de production agricole).

Benoît Thévard 12/09/2016 08:48

Bonjour,
Tout est histoire d'équilibre. Le fait de n'avoir que quelques grands groupes qui assurent la distribution alimentaire à l'échelle nationale pose un problème de résilience, notamment en cas de pb énergétique. Le fait d'avoir des filières locales permet de limiter l'effet de pénurie en cas de rupture d'approvisionnement pétrolier. J'ai déjà évoqué la question dans l'article précédent, avec les leçons de la pénurie d'essence.
Concernant le jardinage, je pense qu'avec les techniques de permaculture, on parvient désormais à obtenir de très bons résultats sur de très petites surfaces, en terme de production par unité de travail investie. Mais j'en convient, toutes les techniques de jardinage ne se valent pas et certaines demandent beaucoup d'eau et de travail mécanique (donc d'énergie) pour peu de production. Cependant, une grosse partie de l'énergie consacrée au jardinage est l'huile de coude, or autant de légumes produits grâce à l'huile de coude, autant de légumes en moins à conditionner, transporter, manutentionner, conserver...
J'ai bien conscience de ne répondre que partiellement à votre question, puisque je ne donne pas de chiffre :-)